La Nouvelle Revue Française
1er Décembre 1911
J[acques] C[opeau]
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REPONSE A M. VARlOT
Sous ce titre : « L'Abbaye laïque de Pontigny », l’Indépendance, chronique bi-mensuelle, a publié dans son numéro du 1er novembre une diatribe contre M. Paul Desjardins… On sait que, en se rendant acquéreur d'une abbaye où avait cessé toute vie conventuelle, M. Paul Desjardins préserva le domaine du morcellement, l'édifice lui-même d'une destruction totale. Déjà, vers 1800, des acquéreurs qui n'en considéraient que les pierres l'avaient en partie saccagé. Sans M. Desjardins car nul ne se présente pour lui disputer la lourde charge qu'il ambitionnait d'assumer — l'Abbaye allait certainement devenir, en 1906, une carrière que les entrepreneurs du pays eussent rapidement épuisée. Par le nouveau propriétaire les vestiges romans furent dégagés, restaurés, aménagés. Une inscription remémora l'antique présence des Cisterciens, au seuil du monastère abandonné. Quatre ans plus tard, M. Desjardins instituait à Pontigny ces Entretiens d'été, dont la visée principale est une « venue au contact » des personnes qui, chacune en son pays, chacune en sa fonction, « coopérant à distance et souvent sans le savoir », peuvent trouver avantage à se connaître, à s'interroger, à s'informer mutuellement... Qu'au nom de principes confessionnels, et pour des raisons de parti, on flétrisse sans examen cette main-mise des laïques sur un bien d'église, nous voulons l'accepter. Ceux qui tiennent pour conditions de toute vertu sociale l'impénétrabilité réciproque des groupes et des classes, la division, la violence et le choc, qu'ils attaquent un homme dont la passion est de favoriser parmi les hommes, de leur créer, de leur offrir des raisons nouvelles de se comprendre et de s'unir, et de vivre par leur union plus fortement, plus humainement aussi, — cela s'entend. Que l'Indépendance enfin trouve ici sujet à querelle, — soit. (Encore a-t-elle mis du temps à s'émouvoir ! Elle y a mis, ma foi, plus d'une année... Si bien que l'on s'étonne, que l'on cherche, malgré soi, le motif véritable, la circonstance précise d'une aussi tardive attaque) Mais le ton, l'accent de cette attaque la discréditent singulièrement. L'article n'est pas de saine polémique. Il n'est même pas d'une bonne encre de pamphlétaire. A défaut d'éloquence, une médiocre malignité ne parvient pas à échauffer ces pages. On y sent la petite main, le petit cerveau, le petit monsieur. Et, quand on atteint la dernière ligne du dernier feuillet, il faut avouer que la colère, dont on se croyait saisi, se donne quelque relâche, et même se décourage un instant devant la signature de M. Jean Variot... Nous ne nous donnerons certes pas le ridicule de « défendre »
M. Paul Desjardins contre M. Variot. Aussi bien les accusations portées
par ce dernier contre M. Desjardins sont d'une nature telle qu'il
ne nous convient pas de les relever. Et, si M. Variot n'était à l’Indépendance qu'un collaborateur occasionnel, nous lui accorderions bien
volontiers tout le bénéfice de sa petite importance. Mais M. Variot
est administrateur-gérant de l’Indépendance. On ose donc reporter
sur sa personne un peu de l'attention qu'on accorde à ce périodique.
Or, précisément au sommaire du numéro où se lit la prose de M. Variot,
nous distinguons des noms estimés et même de grands noms ; ceux
de Vincent d'Indy, de Paul Claudel, de Jérôme et Jean Tharaud, celui
de M. Georges Sorel. Parmi le comité de l’Indépendance,
nous relevons la présence très respectée d'Elemir Bourges.
Et le dédain que nous réservions aux plaisanteries de M. Variot se
transforme en indignation dès qu'elles usurpent un tel patronage,
lui dérobant une espèce de lustre, une sorte d’autorité. Cette indignation,
nous l’exprimons avec la certitude de la voir partagée par tous ceux
— quelles que soient d’ailleurs leurs opinions — qui écrivent ici ;
par tous ceux qui, ayant approché Paul Desjardins ou pris contact
avec sa pensée, savent qui il est et ce qu’il vaut. M. Variot, lui, sans doute afin de
se permettre une plus vive attaque, feint d’ignorer qui est Paul Desjardins.
(1) M. Variot pouvait se renseigner. Il pouvait interroger plusieurs générations d'élèves, hommes ou femmes, qui doivent à Paul Desjardins, avec une vigoureuse discipline classique, l'initiation à une vie plus haute, plus consciente, plus exigeante et mieux équilibrée ; tous lui gardent un culte de reconnaissance. Si M. Variot ne savait pas, il pouvait s’adresser à tant de jeunes écrivains
— poètes, romanciers, dramaturges, critiques — dont Paul Desjardins
fut le premier lecteur, et qui reçurent de lui ce premier encouragement,
le plus précieux, le plus utile, de se savoir distingués, compris,
aimés. Car un écrasant labeur quotidien, un obscur labeur quotidien — plus fécond, et plus beau, M. Variot, qu'une facile
et futile besogne d'écrivailleur — un acharné labeur secret ne le
détourne pas de s'intéresser à toutes les formes nouvelles de la pensée,
de l'effort ; ne décourage pas ce professeur de susciter autour
de lui, par sa maîtrise, par le désintéressement de sa maîtrise, vie, ferveur, inquiétude. Tous ceux qui connaissent Paul Desjardins
l’ont maintes fois adjuré de nous donner enfin les fortes œuvres,
dont la conversation et quelques trop rares écrits, son Poussin, sa Méthode des classiques, nous ont fait sentir le besoin. Mais, délibérément, il veut
humilier ses ambitions d’écrivain devant une vocation pressante d'éveiller
et d'accorder les esprits. Pour paraître à M. Variot ridicule, un
tel rôle ne suppose pas moins de ressources morales qu'il n'exige
de culture. Il commande le respect et l'admiration. (1) « … Ce n’est pas que j’attache la moindre importance à son auteur,
homme obscur qui se présente à nous comme professeur
à Paris (il doit être officier d’académie ;
préparation aux examens ; dessin, piano, solfège ; il s’appelle
M. Desjardins. » »
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